En février, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) a proposé d’inscrire au règlement européen le résorcinol – un produit que l’on retrouve dans les pneus de voiture mais aussi dans les cosmétiques – sur la liste des perturbateurs endocriniens. Une liste qui ne cesse de s’allonger, et où des produits d’usage corporel courant – comme les filtres anti-UV tiennent une place de choix. Une préoccupation de plus pour les autorités sanitaires.
« Ce que vous ne pourrez pas manger, ne le mettez pas sur votre visage. » Ce conseil plein de bon sens vient du Dr Jimmy Mohamed, star des réseaux sociaux et animateur télé sur France 5. Avec cette formule choc, il vise autant les produits cosmétiques que les parfums. En cause : les molécules chimiques qui agissent comme des perturbateurs endocriniens, responsables entre autres des cancers ou du vieillissement accéléré de la peau, de problèmes d’infertilité ou de maladies cardiovasculaires.
« La peau d’un adulte s’étend sur une surface comprise entre 1,5 et 2 mètres carrés, avance la Fédération française de la peau (FFP). Elle peut peser jusqu’à dix kilos. En cela, la peau représente l’organe le plus lourd et le plus étendu du corps humain. C’est également un organe très exposé aux perturbateurs endocriniens. » La FFP dresse une liste exhaustive des impacts liés à ces fameux perturbateurs (sommeil, croissance, reproduction, faim, fonction sexuelle, fonction cérébrale et humeur) car ils touchent des glandes et des organes essentiels du métabolisme humain (hypophyse, thyroïde, thymus, ovaires, testicules, pancréas et glandes surrénales). Cet avertissement est valable pour de nombreux produits que l’on étale sur notre peau en pensant se protéger, comme par exemple les crèmes solaires censées préserver notre peau des rayons UV, crèmes que l’on retrouve l’été en pharmacie mais aussi dans la grande distribution.
Crèmes solaires : des bombes à retardement
De grandes études européennes viennent étayer cette mise en garde visant en particulier les crèmes solaires. Les deux ennemis nº1 de la peau se nomment « oxybenzone » et « avobenzone » – un dérivé du dibenzoylméthane –, que l’on retrouve dans de nombreux produits disponibles sur le marché et dont les propriétés chimiques s’altèrent dès que le tube de crème est ouvert par le consommateur. Ces filtres anti-UV posent en effet de sérieuses questions de santé publique. C’est en tout cas ce qu’il ressort d’une étude polonaise de l’Université de Lodz qui porte sur la dégradation des agents actifs des crèmes solaires : « Récemment, une attention particulière a été portée à la sécurité des filtres UV pour l’homme et l’environnement, notent les chercheuses Alicja Pniewska et Urszula Kalinowska-Lis. Certains filtres UV, comme l’avobenzone ou l’éthylhexyl diméthyl PABA, génèrent, sous l’effet des rayons UV, des produits de photodégradation et des dérivés réactifs de l’oxygène, provoquant une phototoxicité et/ou des processus photoallergiques cutanés. » Les filtres anti-UV peuvent donc se transformer, au contact de l’oxygène de l’air ambiant, en source d’allergies. La peau, que l’on croit protégée, est alors attaquée d’une autre façon.
Mais nettement plus grave, ces molécules agissent comme des perturbateurs endocriniens, visant en particulier la glande thyroïdienne. C’est en tout cas ce qui ressort d’une étude coréenne faisant référence, menée en 2022 sur des poissons. Selon le chercheur Yujin Ka de l’Université de Yongin, « deux filtres UV – l’avobenzone et l’octinoxate – interfèrent avec la liaison des récepteurs des hormones thyroïdiennes, entraînant une perturbation endocrinienne de la thyroïde ». Un constat sans appel. Une fois entré dans l’organisme, ces molécules commencent leur travail de sape contre le métabolisme, du fait de leur bioaccumulation comme le démontre leur présence dans l’urine ou le plasma sanguin selon la campagne lancée aux États-Unis, intitulée Campaign for Safe Cosmetics. « L’homosalate, l’avobenzone, l’octocrylène, l’octinoxate mais aussi l’ecamsule, l’octisalate et l’enzacamene se retrouvent au niveau systémique, ajoute Mélanie Chaput, docteur en pharmacie. Plusieurs études ont démontré leur présence dans la circulation sanguine mais également dans l’urine ou le lait maternel. » Il en va de même avec la transmission via le sperme.
Tous les récepteurs hormonaux sont en effet extrêmement sensibles à la présence de ces perturbateurs dans l’organisme. Pire, ces derniers impacteraient même le système immunitaire et l’ensemble du système cardiovasculaire. Une étude de 2024 menée par Yixuan Zhang parue dans l’International Journal of Endocrinology montre en effet que « les perturbateurs endocriniens (PE), présents dans divers produits cosmétiques, perturbent le fonctionnement normal du système endocrinien, impactant la régulation hormonale et présentant des risques pour la santé humaine. […]Les résultats in vitro de notre étude mettent en évidence l’impact systémique plus large de ces substances chimiques, qui s’étend au-delà du système endocrinien et inclut des effets sur le système immunitaire, la reproduction et le système cardiovasculaire. » Les risques cachés pour la santé sont évidents.
Enfin, à la présence de ces substances chimiques dans les crèmes solaire grand public s’ajoute une autre source d’inquiétude : la présence de phtalates dans les emballages des produits en question. « Les phtalates sont des produits chimiques ajoutés aux plastiques pour les rendre plus flexibles et à certains produits cosmétiques pour conserver leur parfum », dénonce le Dr Martin Juneau, directeur de l’Observatoire de la prévention de l’Institut de cardiologie de Montréal. Résultat : certaines crèmes solaires sont de véritables bombes à retardement.
Un faux sentiment de protection
Utiliser des crèmes solaires quotidiennement sans regarder leur composition – certaines femmes utilisent les crèmes anti-UV toute l’année – n’est donc pas seulement un leurre, mais constitue une vraie menace pour la santé. Plusieurs études de référence tirent la sonnette d’alarme, comme l’étude portugaise menée par Isabel Almeida, intitulée Recent Trends on UV filters. Selon celle-ci, l’avobenzone se retrouverait dans 74% des crèmes solaires, tandis que d’autres études montrent que 80% des parfums font entrer ce perturbateur endocrinien dans leur composition. L’étude portugaise pointe une autre limite de l’action de cette molécule chimique : la photostabilité est limitée, alors qu’elle est essentielle pour une action protectrice efficace des filtres UV. L’étude établit clairement que « certains filtres UV actuellement utilisés ont démontré une faible photostabilité. » L’impression de protection est donc trompeuse.
Au Royaume-Uni, des chercheurs du Ninewells Hospital à Dundee se sont également penchés sur la question, en menant une étude sur plusieurs années (2005-2010) sous la direction d’Alastair Kerr. Leur conclusion est sans appel : « L’utilisation de filtres, dont certains peuvent être à des concentrations plus élevées, peut entraîner une augmentation des effets indésirables, y compris la dermatite de contact allergique et la dermatite de contact photoallergique. » Selon le Pr Kerr, il est du ressort des autorités sanitaires de mettre à jour les réglementatations concernant les filtres anti-UV, afin de mieux encadrer l’utilisation de certaines molécules par l’industrie cosmétique. Cette mise en garde est évidemment valable pour les crèmes solaires, mais aussi pour les parfums appliqués quotidiennement. Car au risque cutané s’ajoute le risque respiratoire.
Comme dans de nombreux secteurs économiques, les mises en garde du monde scientifique se heurtent à d’autres intérêts, industriels ou financiers. Les autorités sanitaires devraient renouveler leurs études et leurs recommandations à l’attention des pouvoirs publics, en toute transparence, concernant des filtres anti-UV dangereux comme peut l’être l’avobenzone. En commençant, par exemple, par un étiquetage clair à l’attention des consommateurs.